L'INTERVIEW DU MOIS

1/ Vous avez fait paraître en 2024 une première étude sur l'isolement et à la contention en psychiatrie, proposant un panorama de la population concernée et des disparités de recours entre établissements. Comment cette étude vient-elle compléter la première ?

L'étude que nous avons publiée en 2024 a permis de décrire, pour la première fois en France, le recours à ces mesures et les caractéristiques de la population concernée. Elle a également mis en évidence d'importantes variations entre établissements. Dans ce second volet, nous avons cherché à mieux comprendre ces variations en mobilisant une approche mixte, qui s'appuie à la fois sur une analyse quantitative et une analyse qualitative ethnographique. L'analyse quantitative a porté sur 204 établissements délivrant des soins psychiatriques sans consentement et l'analyse qualitative a été conduite dans quatre établissements caractérisés, de longue date, par un faible recours à l'isolement et à la contention. Ces approches complémentaires fournissent des éléments clés pour mieux comprendre les différences de recours entre établissements.

2/ Quels sont les principaux déterminants des variations que vous avez observées entre établissements ?

Nos travaux montrent que les variations entre établissements ne s'expliquent pas uniquement par la complexité des situations cliniques individuelles, une partie de ces variations étant liée aux établissements eux-mêmes. Pour autant, seules certaines de leurs caractéristiques montrent, à complexité de séjour comparable, un lien significatif avec le recours à l'isolement ou à la contention dans l'analyse quantitative. L'isolement est plus fréquent dans les établissements spécialisés en psychiatrie que dans les établissements pluridisciplinaires ou universitaires, tandis que la contention augmente quand les dotations en personnel infirmier sont plus faibles. Par ailleurs, on n'observe aucun lien avec les caractéristiques des territoires desservis par les établissements, comme la prévalence des troubles psychiques ou le niveau de défavorisation sociale.
L'analyse qualitative révèle quant à elle d'autres facteurs semblant limiter l'usage de ces pratiques, notamment des politiques institutionnelles favorisant la circulation dans les espaces, ainsi que l'engagement des médecins et des directions. Les valeurs communes et une culture partagée semblent aussi jouer un rôle important. Sur le plan organisationnel, ces dynamiques reposent sur des équipes interprofessionnelles stables et soudées, une disponibilité très importante des soignants, la proposition d'activités régulières et diversifiées aux personnes suivies, ainsi que sur un encadrement attentif aux conditions de travail.

3/ Au vu de ces résultats, quelles sont les pistes à envisager en termes de politiques publiques ?

Plusieurs pistes peuvent être suggérées pour réduire le recours à l'isolement et à la contention en psychiatrie : d'une part, garantir des effectifs de professionnels suffisants et stabilisés, au moment où des ratios minimums de soignants sont en cours de définition dans cette spécialité ; d'autre part, promouvoir un suivi continu des mesures d'isolement et de contention, ainsi que des espaces de réflexion sur les pratiques au sein des services et des établissements, mais aussi à l'échelle régionale ou nationale. Nos travaux montrent aussi que certains établissements ne recourent pas, ou très peu, à ces mesures. Il est essentiel de soutenir la recherche sur ces structures, et d'encourager les échanges de bonnes pratiques pour diffuser ces approches moins coercitives.
Enfin, on peut s'interroger sur l'impact de l'encadrement juridique de l'isolement et de la contention, qui s'est renforcé au fil du temps. Son appropriation par les différents acteurs, ses effets sur les pratiques et leurs variations selon les territoires, restent à étudier. Ces questions guideront nos prochains travaux dans le cadre du projet de recherche pluridisciplinaire Jurisco, soutenu par l'Institut Robert Badinter d'études et recherches sur le droit et la justice, qui débute actuellement.