3 QUESTIONS ... : DÉCEMBRE 2015







1/ Pourquoi mesurer la polymédication et sur quelle méthode s'appuie votre étude ?

L'augmentation de l'espérance de vie s'accompagne d'une augmentation des années de vie avec, souvent, plusieurs maladies chroniques entraînant une accumulation des traitements. Du point de vue individuel, il a été démontré que la polymédication expose à un risque accru de chutes, d'hospitalisation et de décès, et, de plus, entraîne une charge pour le patient pouvant nuire à sa qualité de vie. Du point de vue du système de santé, l'enjeu est aussi économique : s'ajoute au surcoût généré par la consommation de médicaments inutiles le coût de la iatrogénie (hospitalisations, consultations médicales, traitements médicamenteux…). C'est dans ce contexte que des politiques publiques visant à réduire le risque iatrogénique chez les personnes âgées ont été mises en place ces dernières années. Leur évaluation nécessite des indicateurs faciles à produire.

Nous étudions ainsi deux indicateurs : l'indicateur de polymédication « cumulative » qui prend en compte l'ensemble des médicaments administrés sur une période donnée, et l'indicateur de polymédication « continue » qui s'intéresse aux médicaments pris de façon prolongée et régulière. L'aspect novateur de notre travail est lié à la prise en compte des associations de molécules et des conditionnements trimestriels dans les calculs. En effet, si l'on a pour objectif une diminution du risque d'événements indésirables, on cherchera à diminuer le nombre de molécules différentes auxquelles le patient est exposé, que celles-ci soient en association ou non dans un comprimé. De plus, les traitements en cause étant souvent liés à des pathologies chroniques, il est important de prendre en compte les conditionnements spécifiques mis en place afin d'espacer les délivrances.

2/ Quels en sont les principaux résultats ?

Les prévalences de la polymédication* au seuil de 10 médicaments en France chez les individus de 75 ans et plus sont de 40 % avec l'indicateur cumulatif et de 33 % avec l'indicateur continu (graphique du mois). La prévalence de la polymédication observée augmente donc de 7 points par rapport à la prise en compte des traitements pris de façon chronique quand on envisage l'ensemble des traitements sur l'année. Il semble donc que la majorité des individus étudiés considérés polymédiqués au seuil de 10 médicaments le soit à cause de traitements de maladies chroniques. En effet, parmi les 40 % de bénéficiaires polymédiqués avec l'indicateur cumulatif, 77,5 % le sont aussi avec l'indicateur continu.

Autre résultat important de notre étude, la prise en compte des associations modifie la prévalence de la polymédication : que ce soit avec l'indicateur cumulatif ou avec l'indicateur continu, la prise en compte des associations (et des conditionnements trimestriels pour l'indicateur continu) entraîne une augmentation de 6 points de la prévalence de la polymédication.

Parmi les 15 classes thérapeutiques concernant le plus de bénéficiaires, 11 sont communes aux indicateurs cumulatif et continu. Il s'agit de classes thérapeutiques le plus souvent utilisées dans le traitement de maladies chroniques et rarement dans le traitement de pathologies aiguës.

Enfin les facteurs associés (facteurs sociodémographiques, géographiques, le fait d'être en Affections de longue durée (ALD)…) ne diffèrent pas selon les indicateurs et ne varient pas avec la prise en compte des associations et des conditionnements trimestriels.

3/ Quels enseignements tirer de votre étude en termes de politiques publiques et quels sont les développements que vous envisagez sur cette thématique ?

Les possibilités d'action de réduction de la polymédication restent limitées sur les traitements ponctuels ou les traitements de maladies aiguës. L'indicateur continu, ciblant les traitements de maladies chroniques, semble donc le plus adapté pour le suivi de politiques publiques.

Ce travail a permis d'évaluer le biais lié à la non prise en compte des associations de molécules, notamment dans les calculs de prévalence de la polymédication. La prise en compte des associations nécessitant un travail conséquent, il n'est pas forcément réalisable facilement. Dans ce cas, avoir une connaissance quantitative du biais généré peut être un élément intéressant. Afin de permettre aux autres utilisateurs des bases de l'Assurance maladie (Echantillon généraliste des bénéficiaires-EGB et Données de consommation inter-régimes-DCIR) de calculer facilement ces indicateurs en prenant en compte les associations, des macros ont été partagées sur le portail des utilisateurs du Système national d'information inter-régimes de l'Assurance maladie (Sniiram).

Un indicateur de polymédication reste toutefois seulement un nombre et ne peut pas servir au repérage d'utilisations médicamenteuses à risque. Coupler un indicateur de polymédication à des algorithmes de repérage des associations de médicaments à risque pourrait être envisagé comme système de surveillance global de l'utilisation médicamenteuse chez les sujets âgés.

 

* Avec prise en compte des associations et conditionnements trimestriels.

Propos recueillis par Anna Marek

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