Trois questions à Zeynep Or et Alexander Parry, à l'occasion de la parution du Rapport n° 603 intitulé : « Feuille de route stratégique pour un système de santé soutenable et résilient : agir en amont face aux maladies chroniques »
Mai 2026
La « feuille de route stratégique » s'inscrit dans une collaboration internationale : le Partenariat pour la soutenabilité et la résilience des systèmes de santé (PHSSR). Ce partenariat vise à promouvoir la soutenabilité et la résilience des systèmes de santé, dont l'action repose sur l'élaboration de feuilles de route politiques nationales. PHSSR associe un large éventail d'acteurs, à la fois institutionnels (publics et privés) et académiques.
Le projet part du constat que, face à des pressions croissantes de nature économique, démographique, épidémiologique et environnementale, les systèmes de santé doivent engager une transformation profonde pour devenir plus soutenables et plus résilients ; une transformation qui va bien au-delà d'améliorations graduelles. Le rapport français analyse ainsi comment un système historiquement orienté vers le curatif peut évoluer vers une approche plus préventive et intégrée.
Ce travail s'inscrit dans une dynamique comparative internationale : huit pays participent actuellement à cette phase du projet, en mobilisant un cadre d'analyse commun. Cette approche permet de situer la France au regard d'expériences internationales et d'identifier des solutions transversales, transférables entre contextes, pour renforcer la soutenabilité et la résilience des systèmes de santé.
Les enjeux de soutenabilité financière, sanitaire et environnementale s'inscrivent dans une même trajectoire, étroitement liée au poids croissant des maladies chroniques. À mesure qu'elles progressent, ces pathologies nécessitent des investigations et des traitements de plus en plus intensifs, à la fois coûteux et fortement émetteurs en carbone.
Notons que le système de santé présente en lui‑même une empreinte environnementale significative, et cette empreinte est étroitement liée au volume et à l'intensité des soins délivrés. Ainsi, le fait de réduire la charge de morbidité par des actions en amont apparaît clairement comme un levier essentiel de soutenabilité financière et environnementale. En effet, la promotion de la santé, le repérage précoce des situations à risque, la prévention secondaire et le suivi actif des patients ayant des problèmes chroniques constituent des axes d'action à triple bénéfice : une amélioration des résultats de santé, une réduction des coûts et une diminution de l'empreinte environnementale du système.
À plus long terme, cette dynamique peut créer un cercle vertueux : les économies générées par la diminution des complications et des hospitalisations peuvent être réinvesties dans la prévention, renforçant durablement la soutenabilité du système.
La transformation du système de santé repose avant tout sur une évolution en profondeur, centrée sur les besoins réels des patients. Aujourd'hui, une part croissante des dépenses de santé est liée aux maladies chroniques. Or, la prévalence et la trajectoire de ces maladies dépendent très fortement de ce qui est fait - ou pas - dans les phases précoces.
Un premier enjeu, organisationnel, consiste donc à intervenir plus en amont, tout en réduisant la fragmentation des prises en charge, notamment la répétition d'examens, les ruptures de suivi ou une coordination insuffisante entre ville et hôpital. Cela implique notamment de mieux articuler les actions des acteurs de soins de ville, des établissements hospitaliers et des dispositifs de prévention. Une telle transformation suppose de consolider le rôle des soins primaires et des organisations territoriales, qui sont les mieux à même d'assurer une prise en charge coordonnée et adaptée aux besoins des populations, au plus près des territoires.
Un deuxième levier concerne la gouvernance, avec une décentralisation accrue et une responsabilisation des acteurs locaux, pour mieux adapter les réponses aux besoins des territoires. Cette évolution doit s'appuyer sur une meilleure utilisation des données de santé, incluant les déterminants socio-économiques, pour orienter les politiques publiques et suivre les résultats populationnels.
Enfin, les modes de financement et d'évaluation doivent s'appuyer davantage sur la qualité, la pertinence et les résultats des soins, plutôt que sur leur volume. Cette transformation vise à aligner l'ensemble du système sur une logique de prévention et de valeur des soins, en cohérence avec les besoins de santé de la population.